Turquie : quel modèle pour le monde arabe ?


A l’heure où la Turquie s’insurge contre les violations des droits de l’homme en Syrie, alors qu’elle est donnée en modèle au monde arabe, il n’est pas admissible qu’elle « embastille » ses opposants non violents « pour terrorisme ». Il y a quinze jours, Ragip Zarakolu, éminent éditeur turc de 63 ans, était arrêté à Istanbul, avant d’être – au terme de sa garde à vue – inculpé pour « terörizm » et écroué dans une prison de haute sécurité. Son crime ? Editer des publications brisant le tabou du génocide arménien et traitant du problème kurde. Le Collectif VAN en appelle à Nicolas Sarkozy, Président de la République, à Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères en visite ces 17 et 18 novembre en Turquie, au maire de Paris, aux principaux responsables politiques, syndicalistes et associatifs, aux intellectuels, aux instances de l’Union européenne. Ragip Zarakolu, Busra Ersanli et tous les dissidents qui sont l’honneur de la Turquie, doivent être libérés. Souhaitons qu’Alain Juppé fasse entendre à Istanbul et à Ankara la voix de la France des droits de l’homme, garante d’un idéal démocratique.

Ragip Zarakolu, directeur des Editions Belge (prononcer Bèlgué), Lauréat du Prix IPA 2008 (International Publishers’ Association) pour la Liberté de Publier, ex-président du Comité des écrivains emprisonnés (PEN-Turquie), récemment nominé au prestigieux Prix Martin Ennals pour les défenseurs des Droits de l’Homme, a été arrêté vendredi 28 octobre 2011 en Turquie, avec 47 opposants turcs et kurdes, parmi lesquels Madame Busra Ersanli, professeure de sociologie à l’Université de Marmara. Zarakolu et Ersanli ont ensuite été inculpés et incarcérés par le juge du Tribunal de Besiktas à Istanbul, pour « appartenance à un groupe terroriste armé » kurde, en vertu de l’Article 314 du Code Pénal turc, dans le cadre des « Opérations KCK ». Est-ce un hasard ? Tous deux questionnent l’histoire officielle turque sur le génocide arménien et sur les Kurdes. Ragip Zarakolu mériterait plutôt le Prix Nobel de la Paix : le samedi 21 avril 2005, cet humaniste, défenseur pacifique des droits de l’homme avait reçu à l’Hôtel de Ville de Paris en présence du maire Bertrand Delanoë, la Médaille du Courage pour ses publications sur le génocide arménien.

Homme de conviction et de justice, Ragip Zarakolu voit, une fois de plus, son engagement faire de lui la cible des autorités turques. Début octobre, son fils Deniz, éditeur chez Belge, était arrêté pour avoir donné une conférence sur La Politique d’Aristote à l’Académie du BDP, parti kurde ayant des sièges au Parlement turc. En mettant les Zarakolu « hors-jeu », la Justice turque étrangle financièrement cette maison d’édition dissidente et permet au gouvernement de donner des gages aux milieux nationalistes.

Les dérives totalitaires de l’Etat turc sont malheureusement encouragées par les accords de coopération franco-turcs, signés à Ankara par Claude Guéant le 7 octobre dernier. Depuis 2009, plus de 60 journalistes ont été emprisonnés en Turquie pour des accusations fallacieuses de « terrorisme » ou des délits de droit commun inventés de toutes pièces (cf l’arrestation de l’écrivain germano-turc Dogan Akhanli). Des milliers d’intellectuels, d’élus, d’étudiants, de militants associatifs, sont mis à l’isolement dans des prisons de haute sécurité, au péril de leur santé, dans l’attente d’un hypothétique procès. Suzan Zengin, traductrice pour les Editions Belge, d’articles et d’ouvrages concernant la purification ethnique et les génocides perpétrés en Turquie depuis le début du XXe siècle, est décédée le 12 octobre 2011, peu de temps après sa libération, faute de soins appropriés durant sa détention. Ironie de l’actualité, la répression du gouvernement AKP – parti islamo-conservateur au pouvoir – s’intensifie au moment où l’on érige la « démocratie turque » en « modèle » pour le monde arabe. Selon Erol Özkoray, journaliste turc, la Turquie cumule « l’ordre kaki et le fascisme vert ». Est-ce vraiment là le modèle que « mérite » le monde arabe ?

Pris en étau entre l’autoritarisme nationaliste et militaire des kémalistes, dits laïques, et celui du national-islamisme dit modéré, les démocrates de Turquie, bien commodément étiquetés « terroristes », sont abandonnés à leur sort par la communauté internationale. Le double langage cynique d’Ankara qui prône « plus de démocratie » comme « antidote au terrorisme » et qui propose d’insister « sur les droits humains, la justice et les libertés » (cf. propos du Premier ministre Erdoğan dans le Hürriyet Daily News du 30 octobre 2011) suffit à contenter les diplomaties occidentales.

Le Collectif VAN condamne fermement l’emprisonnement de Ragip Zarakolu, l’un des fondateurs de l’IHD [Association des droits de l’homme de Turquie], partenaire de nos actions annuelles de sensibilisation aux génocides et à leur négation, menées sur le Parvis de Notre-Dame de Paris. Le Collectif VAN appelle à signer les pétitions émanant des défenseurs turcs et kurdes des droits de l’homme pour exiger la libération de tous les prisonniers d’opinion en Turquie. Les représentants de la France et de l’Union européenne ne doivent pas accepter que l’usage de la liberté d’expression soit assimilé à un acte de terrorisme.

Espérons que ce soit le message porté par M. Alain Juppé auprès de son homologue turc Ahmet Davutoglu, du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan et du ministre aux Affaires européennes Egemen Bagis.

Séta Papazian
Présidente du Collectif VAN [Vigilance Arménienne contre le Négationnisme]
BP 20083 – 92133 Issy-les-Moulineaux – France – contact@collectifvan.org – www.collectifvan.org

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